Jacques Gleyse : Les rapports de force entre les champs scientifiques en STAPS

La première édition des « Rencontres avec… » organisée par l’association des élèves et anciens élèves du département 2SEP, a permis de réunir 35 personnes !

Jacques Gleyse, premier intervenant pour la préparation à l’agrégation a accepté notre invitation pour venir discuter des « Rapports de force entre les champs scientifiques ». En effet, étant directeur du laboratoire LIRDEF (didactique, éducation et formation) ainsi que Professeur des Universités à l’ESPE de Montpellier, Jacques Gleyse a été longtemps investi dans le champ de l’Education Physique et des STAPS. Il commence sa carrière d’enseignant d’EPS en 1976 puis obtient l’agrégation d’EPS en 1983, lors de sa première édition, il poursuit en sciences de l’éducation avec une thèse dirigée par Gilles Ferry. En 1997, il obtient son HDR, puis il est qualifié en 70e section (sciences de l’éducation) et en 74e section (STAPS) au CNU. Au cœur d’un laboratoire pluridisciplinaire en sciences de l’éducation, et ayant vécu l’évolution vers les STAPS, la question des rapports de force entre les champs scientifiques nous est apparue réellement intéressante à analyser avec lui. De plus, en s’appuyant sur son article de 2001 (« De L’Education Physique aux neurosciences et aux sciences de la vie : l’autonomisation des STAPS » in Collinet, Education Physique et Sciences) la question de l’évolution des constats à ce moment-là nous paraissait primordiale à soulever. Plusieurs thèmes ont ainsi été abordés au cours de ce temps d’échanges, et des questions restent en suspens, notamment sur la place de l’EPS comme champ disciplinaire au sein des STAPS ou en dehors.

 

Nous verrons alors dans une première partie comment se posent les rapports de force entre les champs scientifiques au sein des STAPS, pour ensuite discuter de l’EPS comme champ scientifique. Dans un troisième temps, nous élargirons le débat en comparant le système français d’enseignement-recherche par rapport aux systèmes étrangers. Enfin, nous conclurons par l’influence que peuvent avoir ces rapports de force dans le choix des étudiants pour leur future carrière.

 

  1. Le champ des STAPS : monodisciplinarité au sein de la pluridisciplinarité ?

Jacques Gleyse a introduit son propos en présentant les STAPS comme un champ éclectique, considéré comme une réelle richesse pour tous ceux qui suivent un tel cursus. En effet, les connaissances multiples issues de domaines variés permettent d’accéder à une connaissance de son corps et de ses possibilités indispensable pour sa vie future.

Mais cette richesse pluridisciplinaire a aussi engendré une spécialisation, amenant la construction de champs scientifiques très séparés. Aujourd’hui, 90% des enseignants chercheurs en STAPS font de la recherche monodisciplinaire, alors que les STAPS sont pluridisciplinaires. A l’image de la revue STAPS créée au départ avec des contenus pluridisciplinaires et qui se dirige actuellement vers une spécialisation plutôt dans les sciences humaines et sociales. Ce positionnement des champs scientifiques se fait notamment à l’extérieur du champ des STAPS puisque ceux qui publient (notamment ceux en sciences de la vie) se sont répandus ailleurs sans « avoir besoin » des STAPS pour dominer, même s’ils restent dominants au CNU et dans les qualifications (Gleyse, op cité, 2001). Ainsi, nous pouvons observer une stratification des domaines scientifiques qui révèle une réelle domination entre ces champs : les sciences de la vie qui dominent, ensuite les sciences humaines et sociales, puis les sciences de l’éducation et enfin l’épistémologie. Cette hiérarchie est renforcée par le fait que le président de la CNU depuis plusieurs années est un spécialiste des neurosciences ou des sciences de la vie, alors qu’à sa création, les sciences de l’éducation étaient dominantes.

 

Une remarque a été formulée concernant les travaux de recherche à l’INSEP qui encouragent justement un croisement des champs scientifiques pour expliquer les performances : par exemple le croisement de la psychologie et de la physiologie. Ainsi, pourquoi l’ENS n’encourage-t-elle pas non plus ce type de travaux ? Que faire de cette richesse de pluridisciplinarité représentée au sein de l’Ecole avec les enseignants, les moniteurs et les étudiants des différents départements ? Pourquoi le département 2SEP, mais aussi l’ENS ne parviennent-ils pas à relier ces champs pour construire des projets de recherche ?

Les difficultés sont nombreuses pour mener à bien des travaux pluridisciplinaires car ils demandent une réelle compétence de l’encadrant qui doit pouvoir avoir une double « casquette » ou bien d’envisager des co-tutelles. Même au sein de ces travaux, souvent les rapports de force restent présents et peuvent aussi nuire à a qualité de la recherche.

 

Face à l’évolution des STAPS mis en évidence dans son article de 2001 (op cité), Jacques Gleyse montre bien cette évolution dans les rapports de force entre les champs scientifiques au sein des STAPS. Jérôme Visioli a ainsi posé la question de savoir si les choses ont évolué depuis la rédaction de cet article. Une analyse des dernières années permettrait de réactualiser cet article et de voir si les choses ont évolué, se sont accélérées ou ont changé.

En effet, les prévisions faites il y a 10 ans par Jacques Gleyse peuvent se vérifier aujourd’hui, à la fois dans le domaine des STAPS mais aussi au sein de l’ENS où la place de l’EPS et des recherches se voit diminuer face à la domination des sciences de la vie notamment. Les choix politiques et scientifiques ont permis de donner une place importante aux sciences de la vie et aux sciences humaines et sociales, même si l’EPS reste très présente, notamment l’année de la préparation à l’agrégation. Une analyse plus approfondie permettrait de comprendre et d’expliquer l’évolution des STAPS, mais aussi de l’ENS dans ce champ et de la place de l’EPS, en prolongement de l’article de Jacques Gleyse en 2001. Un projet pour l’A3EPS … ?

 

Ainsi au sein des STAPS, se pose la question de la place et de la légitimité de l’EPS comme champ scientifique aujourd’hui, face à la domination des sciences de la vie mais aussi des sciences humaines et sociales qui n’ont plus comme objet principal de recherche l’éducation physique.

 

  1. L’EPS comme champ scientifique ?

La question de l’EPS est bien sûr importante dans cette analyse des rapports de force puisqu’elle est quasiment évacuée du champ des STAPS. En effet, même si la revue STAPS continue à publier quelques articles, l’EPS n’existe presque plus dans cet espace. Actuellement, les recherches en EPS se font dans le cadre des sciences de l’éducation, mais très peu dans le cadre des STAPS, alors que paradoxalement, les STAPS sont nés de l’Education Physique, mais s’en sont détachés au fur et à mesure de leur développement. Ainsi, les recherches en STAPS peuvent parfois être applicables à l’éducation physique, mais elles ne partent pas de l’éducation physique.

La création du département EPS en 2002 au sein de l’ENS de Cachan – Antenne de Bretagne aurait pu permettre l’émergence de doctorants en Education Physique. C’était en tout cas le souhait de Jacques Gleyse qui pressentait alors la fin de la recherche sur l’EPS en STAPS si cette discipline ne devenait pas un champ scientifique pour de futurs doctorants. Mais ces considérations n’ont pas été entendues et l’on assiste aujourd’hui à la réalisation des prévisions annoncées il y a quelques années sur la disparition progressive de l’EPS au sein de la formation à la recherche en tant que discipline.

L’EPS est la seule discipline scolaire à ne pas avoir de champ scientifique à part entière. Quelques hypothèses à ce sujet : une discipline « pratique » qui met en jeu le corps, et qui n’a pas de cadre de recherche « objectif » comme peuvent le proposer les sciences « dures ».

Mais est-ce que l’EPS a besoin d’un doctorat et de doctorants pour se développer ? Plusieurs débats ont eu lieu à ce sujet, notamment avec Didier Delignières (« Des normaliens pour quoi faire ? », Revue Science & Motricité n°77, 2012), où la question de la place du normalien, en établissement, ou en thèse, à l’université pose question.

En effet, Julien Salliot souligne que les normaliens intéressés par l’EPS prennent leur poste d’enseignant. Il pose la question de leur utilité sur le terrain par rapport à ceux ayant choisi d’entreprendre une formation doctorale. Ceux qui sont confrontés à la pratique n’ont-ils pas plus d’impacts sur la discipline ? Didier Delignières défend plutôt l’idée que les normaliens devraient suivre un doctorat, et pas forcément sur l’EPS pour permettre ensuite à long terme de faire avancer la discipline et la recherche. Mais à l’heure actuelle, qui influence le plus la discipline : les enseignants d’EPS, les enseignants-chercheurs,… ?

Ainsi, certaines interrogations persistent sur le fait de créer un doctorat en EPS, et ce projet semble pour beaucoup utopique ? Mais Jacques Gleyse nous rappelle que ces questions se sont aussi posées dans d’autres champs au moment de leur création, comme par exemple en psychologie où beaucoup d’interrogations tournaient autour de « Comment penser sur l’esprit ? ». Plusieurs conceptions et travaux se sont ainsi confrontés au départ mais aujourd’hui, ils se sont transformés en champs qui cohabitent très bien au sein de la psychologie (clinique, sociale,…).

Concernant les sciences de l’éducation, elles ont été créées au départ pour l’éducation et donc de l’expérimentation, de la psychologie,… pas forcément des « sciences dures » puisque l’éducation est une pratique (comme l’EPS). Est-ce alors vraiment le fait que l’EPS soit une pratique qui amène des difficultés à créer un doctorat ? Qu’est-ce qui peut alors expliquer autant de rapports de force entre les champs scientifiques regroupés dans les STAPS ?

Ensuite, au-delà de l’idée de créer un doctorat en EPS, il faudra nécessairement penser à la création d’une « section » au CNU, comme les autres disciplines, afin notamment de pouvoir bénéficier de postes d’enseignants-chercheurs et de financements. Sur ce point, Jacques Gleyse compte sur les anciens normaliens, qui comprennent les enjeux sous-jacents à cette question, pour être moteurs de la défense de ce type de projet. A long terme, l’association des élèves et anciens élèves du département aura une place plus forte dans le champ de l’EPS et des STAPS, et ce peut être un projet à envisager grâce à nos multiples ressources !

 

Toutes ces questions autour de l’EPS et de sa place au sein des STAPS sont intéressantes à soulever, notamment par rapport à la place qu’ont les étudiants de l’ENS, au cœur même de tous ces débats. Nous avons ensuite élargi le débat en comparant le système français de recherche et d’enseignement par rapport aux autres systèmes, et notamment aux Etats Unis.

 

  1. Le système français frileux par rapport aux systèmes étrangers ?

Des remarques ont été formulées concernant la comparaison du système de recherche et universitaire français par rapport à ceux d’autres pays, notamment les Etats Unis. En effet, alors qu’en France, les recherches restent très spécialisées dans un champ particulier, on trouve plus facilement outre-Atlantique des recherches qui croisent plusieurs domaines. Plusieurs raisons ont été évoquées : d’abord le pragmatisme américain qui part de questions concrètes de terrain (comment mieux vendre un produit, comment améliorer l’efficacité de tel ou tel organisation) et qui va donc privilégier un croisement des champs afin de répondre aux questions posées (à la fois des anthropologues, des sociologues, des physiologistes, des biomécaniciens,…). De plus, la part de financements privés y est plus importante et peut amener à des objectifs différents par rapport à la simple publication.

Ce type de travaux interdisciplinaires en France reste assez marginal, et même si les projets sont construits, des rapports de force persistent au sein même de la recherche (en termes de postes ou de financements). Jacques Gleyse a aussi pris l’exemple de son laboratoire à Montpellier où les sciences humaines et les sciences de la vie parviennent à travailler ensemble et à construire des projets communs, mais de grandes difficultés sont encore présentes sur les financements des projets. De plus, l’AERES valide les travaux disciplinaires puisqu’elle est organisée en champs disciplinaires, et dès que des travaux croisent plusieurs champs, la validation est beaucoup plus difficile. Le modèle de recherche privilégié en France reste de penser des objets de recherche à partir de modèles théoriques monodisciplinaires. Les seuls projets interdisciplinaires se font à partir d’une thématique ou d’une méthodologie : Jacques Gleyse prend l’exemple d’un travail sur le langage dans les différents champs disciplinaires et donc l’utilisation des mots selon les disciplines.

En France, les chercheurs sont rapidement « étiquetés » autour d’un champ scientifique, et ont bien du mal parfois à en sortir. Jacques Gleyse donne ici son propre exemple, après avoir d’abord publié dans sa carrière des travaux en histoire, il rencontre aujourd’hui des difficultés pour diffuser ses productions en dehors de ce champ, alors même qu’elles ne sont pas réellement de nature historique.

D’autres remarques ont été formulées autour de la différence entre le système français et le système américain notamment dans l’évaluation des enseignants-chercheurs. En France, les enseignants sont évalués sur leur recherche et aucunement sur leur enseignement, alors qu’aux Etats Unis le système universitaire donne une part importante à l’évaluation des enseignements par les étudiants. Ainsi, les priorités des enseignants et chercheurs ne sont pas forcément les mêmes autour de l’enseignement à l’université du fait de systèmes différents.

 

Les différences de systèmes universitaires permettent d’expliquer les types de recherches effectués, qui n’ont pas toujours les mêmes finalités. Au-delà de l’influence des rapports de force entre les champs scientifiques au sein des STAPS, ils sont aussi des conséquences sur les choix des étudiants.

 

  1. Influences sur les choix des étudiants

Ces éléments ont des conséquences sur les poursuites de carrières des étudiants en thèse notamment puisqu’il peut apparaitre plus facile de se qualifier en sciences de la vie plutôt qu’en sciences de l’éducation et les perspectives d’évolution ensuite peuvent aussi être différentes (en termes de qualification ou de postes notamment).

Des stratégies peuvent donc rentrer en jeu, soit pour privilégier sa carrière personnelle (chercher des grosses publications dans un champ disciplinaire strict) soit pour privilégier des travaux interdisciplinaires mais sans garantie de pouvoir publier ou d’être reconnu. La question posée est donc de savoir jusqu’à quel point la volonté de poursuivre des projets interdisciplinaires peut-elle influencer (menacer ?) sa propre carrière ? Quels sont les choix que chacun peut faire entre pragmatisme professionnel et plaisir de la recherche dans un domaine qui nous plait ?

 

Nous avons donc vu dans une première partie l’évolution des STAPS depuis leur création, la construction de rapports de force entre les champs disciplinaires qui les composent, et surtout la place de l’EPS. En effet, la question d’un champ disciplinaire spécifique à l’EPS est soulevé pour permettre la formation de doctorants, à long terme de postes spécifiques, mais aussi de permettre de lutter à égalité avec d’autres champs disciplinaires. Le débat a ensuite été élargi à l’international pour permettre de repérer les différences avec les systèmes américains notamment. Pour finir, nous avons vu que ces rapports de force au sein des STAPS pouvait influencer les choix des étudiants dans la poursuite de leur future carrière. Des questions ont été soulevées, des débats ont été lancés, à nous de les poursuivre pour identifier les causes, les conséquences, et de proposer des solutions.

 

 

Ce premier temps de « Rencontres  avec… » a permis de lancer un réel débat autour des STAPS, des rapports de force entre les champs scientifiques et notamment de la place de l’EPS au sein de ces rapports.

Nous remercions particulièrement M. Jacques Gleyse qui nous a fait le plaisir d’accepter notre invitation pour cette « Première », et qui, grâce à ses qualités, nous fait avancer dans nos réflexions. Nous remercions aussi tous les étudiants, et enseignants qui se sont déplacés pour venir lors de cette soirée. Nous espérons qu’elle aura permis de lancer une belle année de « Rencontres avec … », où pourront se rencontrer les élèves, les anciens élèves, les enseignants d’EPS, les enseignants du supérieur, les chercheurs, qu’ils soient en STAPS mais aussi dans d’autres domaines.

 

L’A3EPS.

 

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0 # Jacques Gleyse : Les rapports de force entre les champs scientifiques en STAPSAnemonalove 18-07-2017 17:52
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